« C’est tout ce vide qui me fait souffrir »

dugain

En 2015, j’ai l’intention de lire davantage de romans ayant pour fond la Première Guerre Mondiale. Et ce livre de Marc Dugain m’a donné une petite claque dans le museau ! J’aime le style de cet auteur que j’avais découvert avec son ouvrage « Avenue des Géants » qui narrait l’histoire du serial-killer Edmund Kemper dans l’Amérique des années 70. La tournure de ses phrases, les mots qu’il emploie, sont percutants.

Adrien F. est mobilisé pendant la WWI comme lieutenant du génie. A peine la guerre commencée qu’il reçoit un éclat d’obus en pleine figure, sans même avoir aperçu ses ennemis, les allemands. Il sera la première gueule cassée hospitalisée au Val-de-Grâce. Pendant toute la durée de la guerre, il subira opérations sur opérations en espérant retrouver son beau visage de jadis. Un long et difficile combat contre la souffrance et le regard des autres qu’il mènera avec ses camarades de chambrée.

Si la Grande Guerre se dessine en arrière plan, c’est avant tout la « reconstruction » de ces hommes meurtris (mais pas que! Des infirmières ont également été défigurées dans l’exercice de leur fonction à cette époque) qui est au coeur de ce roman. Ce n’est pas un récit noir et sans espoir, Adrien et ses amis d’infortune se créent un microcosme pour oublier le passé et ne surtout pas penser au futur au delà des murs de l’hôpital devenu si familier. Ils jouent aux cartes, ils souffrent à l’unisson, ils s’entraident dans les moments de blues. Il y a des passages parfois même caustiques.

Au cours de ma lecture, j’ai été émue et très sensible à certaines phrases: « On renvoie chez eux des types au visage vaguement rafistolé, superposition d’escalopes de veaux couturés (…), et il n’y a que la positon des yeux pour nous convaincre que leurs visages ne sont pas à l’envers ». « Je ne sens aucune amélioration sur le chemin de la déchéance. »

Ce roman m’a également fait connaitre certaines méthodes d’opérations qui devaient être tout bonnement insupportables pour les patients. Le hasard fait bien les choses, car le magazine Télérama auquel je suis abonnée, comportait un article sur Suzanne Noël, une des pionnières de la chirurgie esthétique qui a réparé le visage de nombreux soldats pendant la Première Guerre Mondiale. Voici un extrait de son journal intime qui fait écho au roman de Dugain: 

« 17 février 1916 Pourquoi ce patient-là m’a-t-il marquée plus que les autres ? Les blessés de la face, pourtant, nous les soignons depuis le début de la guerre. Lui nous est arrivé dans la nuit, le bas du visage arraché, comme tant d’autres. Un éclat d’obus, là encore. Il a d’abord fallu nettoyer cet amas de chair retournée, enlever les débris d’os et de dents, mais aussi la terre et les bouts de tissu d’uniforme qui s’y étaient fichés. Nous avons fait d’énormes progrès depuis le début de la guerre avec les « baveux », comme les appellent les filles de salle, qu’il nous faut reprendre systématiquement. Certains, arrivés en 1914 avec le visage déchiqueté, sont repartis chez eux avec une simple cicatrice. Mais, là, il m’a ­fallu du temps pour lui imaginer un visage. Je n’avais rien à quoi me raccrocher. Je voyais dans son regard combien il attendait que je lui rende son identité. Mais je continuais à ­buter sur cet amas de lambeaux. Je crois que le stomatologue, l’anesthésiste, le neurologue, le mouleur venu prendre l’empreinte de son visage pour le musée de l’hôpital étaient aussi perdus que moi. Ça a duré une poignée de secondes interminables avant que l’on recouvre nos esprits. »

La chambre des officiers de Marc Dugain (1998)

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 • Je vous invite à aller lire la chronique de Melleaurel sur ce même ouvrage ;)

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9 réflexions au sujet de « « C’est tout ce vide qui me fait souffrir » »

  1. Matilda

    J’avais beaucoup aimé « Avenue des géants », et j’étais curieuse de lire autre chose de lui tout en ayant peur d’être déçue. Pour le coup c’est le journal de Suzanne Noël que j’aimerais bien lire.

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    1. Alicia

      J’ai bien envie de lire davantage de ses écrits moi ^^
      Deux références bibliographiques sont citées dans l’article (tu as du les voir):
      – Suzanne Noël : cosmetic surgery, feminism and beauty in early twentieth century France, Paula J. Martin, éd. Ashgate, 1988, rééd. 2014.
      – Les Gueules cassées, Martin Monestier, éd. Le Cherche Midi
      Le parcours de cette femme m’intrigue !

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  2. Melleaurel

    Ce livre ne doit jamais être un cale porte ou servir pour bloquer une fenêtre. Il ne doit pas rester dans un toilette ou être corné..bref, c’est une merveille ! Il doit limite être sous vitrine !

    Court et percutant, remplie d’humanité…bref, bref…Au passage, merci pour la pub ! ;)

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  3. Jessica A.

    Je viens de le voir à la fnac et j’ai lutté pour ne pas le prendre ! Ma PAL commence à prendre des proportions qui m’échappent… Mais je me rappelle avoir vu le film en 4e puis de nouveau en 2de et qu’est-ce que ça m’avait chamboulée à chaque fois !
    J’essaye comme toi de faire des lectures autour de la WW1 en ce moment, j’ai commencé avec Le Bataillon Créole que je viens juste de chroniquer d’ailleurs :)

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    1. Alicia

      On ne peut pas lutter contre l’achat de nouveaux livres ^^ Je viens d’ailleurs d’en recevoir un par la poste (a)
      Je n’ai pas encore vu le film par contre !
      Je ne parviens pas à laisser des commentaires sur ton blog :s

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